Thème et pays à l’honneur

Thème

FRONTIÈRES

« Toute littérature est assaut contre la frontière. » Frantz Kafka (Journal)

Après Destinations (2017), Créatures (2018) puis Natures (2019), le festival des mondes imaginaires d’Épinal a de nouveau choisi un terme fortement polysémique pour en faire le thème des Imaginales 2020 : Frontières.

Le thème des Imaginales 2020 se décline aussi bien en fantastique, dans cet espace parfois ténu entre le monde réel et le surgissement des monstres, qu’en science-fiction, de la Terre polluée et victime du  réchauffement climatique à l’enthousiasme suscitée par la découverte de lointaines galaxies. En fantasy, l’enjeu romanesque est souvent de type politico-militaire : défendre la frontière, envahir le pays voisin, ou conquérir le pouvoir (on songe évidemment à Game of Thrones, dont l’adaptation en série télévisée a gagné à l’imaginaire de nouveaux publics).

Mais la fantasy épique ne se résume pas à une série emblématique, ni aux chefs d’œuvre de Tolkien ou de J. K. Rowling. Arrivé à maturité, le genre inspire, dans le monde anglo-saxon, en France ou en Russie par exemple, une génération d’écrivains qui nous ouvre de nouveaux horizons. Dépasser les frontières d’une vie programmée, repousser les limites des capacités humaines, c’est le rêve de bien des sorciers, qu’ils soient pacifiques comme le personnage principal du Messager du feu, de Marina et Sergueï Diatchenko, ou de redoutables mages de bataille, comme dans la fascinante décalogie de Steven Erikson, « Le Livre des Martyrs », ou dans le « cycle de Mithra », de Rachel Tanner.

Écrire du space opera, comme Estelle Faye avec Les Nuages de Magellan,[1] ou Émilie Querbalec avec Les oubliés d’Ushtâr, c’est un moyen de franchir la frontière, qu’on longtemps cru intangible, de l’attraction terrestre, pour se projeter dans des mondes où les limites habituelles du temps et de l’espace sont abolies. C’est la nouvelle frontière du roman d’aventure !

L’un des partenaires des Imaginales, les Éditions Agullo, ne s’y est pas trompée : « Parce que les frontières sont une des créations les plus artificielles et redoutables jamais imaginées par l’homme, nous prenons le parti d’abolir celles-ci en publiant des titres du monde entier, où les barrières géographiques, culturelles, politiques et sociales s’effacent pour laisser place à l’échange, l’altérité et le dépassement de soi. »

Pour Jean-Jacques Rousseau, « le monde de la réalité a ses limites ; le monde de l’imagination est sans frontières ». Toute une génération d’écrivains d’imaginaire en fait une brillante démonstration, comme Jean-Luc A. D’Asciano, à l’occasion de son premier roman, « Souviens-toi des monstres ». Aux Imaginales, le talent s’affiche chez les primo-romanciers, et il n’a pas non plus de frontières !

[1] Prix Bob Morane 2019, Prix Rosny aîné 2019, sélection du Prix Imaginales des lycéens 2020.

Les mondes imaginaires

Fantasy, roman historique, science-fiction, fantastique… Mais, c'est quoi tout ça ? En trois mots : tout ce qui ne relève pas du réalisme ou du roman psychologique. Aux Imaginales, on ne trouvera donc pas d'auteur qui ne raconte pas d'histoire ! Pas de récit autobiographique non plus… Comment s'y retrouver ? On essaie ?

La Fantasy

Un monde généralement archaïque ou de type médiéval, où la magie joue souvent un rôle et où l’on croise rois et capitaines, sorciers et mercenaires, fées et princesses.

De l’aventure et le bonheur de lire avant toute chose !

Quelques noms : Robin Hobb (cycle Le Soldat Chamane, cycle L’Assassin Royal), Glen Cook (cycle La Compagnie Noire), Stephen R. Donaldson (cycle L’Appel de Mordant), Pierre Pevel (cycle de Wielstadt), Henri Lœvenbruck (cycle Gallica), Pierre Pelot (Konnar le barbant), et bien sûr J.R.R. Tolkien (Le Seigneur des Anneaux), etc.

La bit-lit

De la fantasy urbaine, qui mord (to bite = mordre) et qui assume totalement son statut de littérature de distraction ! Avec une succursale : la romance paranormale. Des vampires, des loups-garous, des fantômes ou des démons.

Littérature à succès, la bit-lit envahit les télévisions du monde entier (Buffy contre les vampires, True Blood, Vampire Diaries…), les salles de cinéma (Twilight) et la plupart des librairies.

Quelques noms : Laura K. Hamilton (Plaisirs coupables), Patricia Briggs (L’Appel de la lune), Jaye Welles (Métisse), MaryJanice Davidson (Vampire et fauchée), Cassandra O’Donnel (Pacte de sang).

Le roman historique

Un arrière-plan réaliste, où passent des silhouettes du passé connues des lecteurs, avec des personnages principaux et des aventures inventées, au moins en partie. Le modèle en est Alexandre Dumas et Les Trois mousquetaires.

La fusion du réalisme et de l’imaginaire.

Quelques noms : Ken Follet (Les Piliers de la terre), Jean-François Parot (Les Enquêtes de Nicolas Le Floc’h), Ellis Peeters (Frère Cadfaël), Jeanne Cressanges (Le Luthier de Mirecourt), Roy Lewis (Pourquoi j’ai mangé mon père), Mika Waltari (Sinouë l’égyptien), etc.

La science-fiction

Des mondes alternatifs, généralement situés dans un futur plus ou moins lointain, sur Terre ou dans l’espace, mis en scène avec un minimum de crédibilité.

De la conquête spatiale à la critique sociale. Mais l’interrogation éthique n’est pas loin !

Quelques noms : Johan Heliot (La Lune seule le sait), Alain Damasio (La Horde du contrevent), Stephen Baxter (Les Vaisseaux du temps), Andreas Eschbach (Des Milliards de tapis de cheveux), Dan Simmons (Hypérion), Jack Vance (Le cycle de Tschaï), et bien sûr Frank Herbert (Dune), etc.

Le fantastique

L’irruption de la « surnature » dans le monde réel. Gare aux fantômes, loups-garous, vampires et autres joyeusetés !

L’idéal pour se faire peur !

Quelques noms : Kai Meyer (La Fille de l’alchimiste), Elizabeth Kostova (L’Historienne et Drakula), Anne Rice (Lestat le Vampire, cycle des Vampires), Mélanie Fazi (Arlis des Forains), Francis Berthelot (Le Jeu du cormoran), Graham Joyce (Lignes de vie), et bien sûr Stephen King (Shining), etc.

Nombre d’invités du festival jouent dans plusieurs catégories comme Francis Berthelot (science-fiction, réalisme magique), Pierre Bordage (fantasy, science-fiction, roman historique), Jean-Louis Fetjaine (fantasy, roman historique), Alain Grousset (science-fiction, roman historique), Andrea H. Japp (polar, roman historique) ou Joëlle Wintrebert (science-fiction, roman historique). Sans oublier Pierre Pelot, l’auteur inclassable (roman noir, science-fiction, roman historique, littérature générale).

La Parabole du chat

Un genre littéraire ne se reconnaît pas à ses éléments externes. La présence d’un vampire, d’un dragon ou d’un extraterrestre dans un roman n’implique pas automatiquement, ipso facto, que l’œuvre relève du fantastique, de la fantasy ou de la science-fiction. Par contre, cela signifie que le texte s’inscrit dans le champ des littératures dites « non-mimétiques », appelées ainsi parce qu’elles ne cherchent pas à mimer la réalité – contrairement aux littératures « mimétiques », auxquelles appartiennent entre autres le mainstream (c’est-à-dire la littérature générale), le roman historique ou le polar.

Ce qui caractérise un genre littéraire, c’est son fonctionnement interne. Prenons un exemple. Imaginons que dans un roman, il y ait une scène où un chat demande à manger à son maître.

Si le chat se frotte et se refrotte contre la jambe de son maître, miaule à fendre l’âme, bref se comporte comme un chat ordinaire : vous êtes dans un roman relevant de la mimesis, c’est-à-dire de la littérature mimétique où la littérature mime le réel. Après, que ce soit un roman historique, psychologique, sentimental ou policier, peu importe, cela ne dépend pas du chat.

Maintenant, si le chat se met à parler pour réclamer son ron-ron, du style : « Alors, elle vient ma gamelle ? J’ai la dalle, moi ! », alors là, pour sûr, vous êtes dans la littérature non-mimétique, car un chat qui parle, cela n’existe pas dans notre univers connu. Reste à savoir dans quelle branche des littératures non-mimétiques nous sommes.

Si le maître manque de défaillir de stupéfaction, se demande s’il n’est pas en train de devenir fou, si ce chat n’est pas un suppôt de Satan, etc. et que, à la fin du roman, ni le maître, ni le lecteur n’ont de réponse : vous êtes dans le Fantastique.

Si la situation est admise, banale, mais que l’auteur ne justifie absolument pas cette situation extraordinaire, vous êtes dans la Fantasy.

Mais si l’auteur a rendu plausible cette situation, par des explications sérieuses ou pseudo-sérieuses (le chat est, en fait, un extraterrestre, un robot, ou bien il a subi des manipulations génétiques), alors vous êtes en pleine Science-fiction !

Denis Guiot
Directeur de collection