05 Mai 2020

Après-midi

Le réalisme historique en question

À l’heure où les rayonnages de fantasy débordent d’œuvres encensées pour leur noirceur, il semble loin le temps où le nom de « J.R.R. Tolkien » apparaissait en quatrième de couverture, véritable gage de qualité d’une œuvre qui serait, du fait cette affiliation, digne d’être lue. Mais après des décennies de rayonnement, Le Seigneur des Anneaux paraît avoir perdu de son éclat : il semblerait que l’on qu’on soit en train d’assister à la fin de cet âge qui avait fait la gloire du genre. Car celui qui répond pourtant au surnom de « Père de la fantasy » paraît bel et bien avoir été déchu de son titre, par celui-là même qu’on surnomme « le Tolkien américain », à savoir G.R.R. Martin. De son côté, A Song of Ice and Fire paraît tout bonnement avoir remplacé Le Seigneur des Anneaux dans l’imagerie populaire, si bien que le genre entier serait désormais défini par celui-ci, après une véritable « ère » de fidélité aux codes du parangon tolkienien. Ainsi et par un curieux phénomène de phagocytose, G.R.R. Martin, nourri de l’œuvre du britannique et grand admirateur de celui-ci, a fini par nous livrer une œuvre qui rend autant hommage au Magnum Opus qu’il l’outrage. En cause, cette même noirceur qui vient répondre à l’idéalisme de l’œuvre source, et supposément permettre le renouveau de cette fantasy qu’on disait essoufflée après des décennies d’œuvres épiques dans la veine tolkienienne. Mais si le succès fulgurant de ce réalisme obscur a offert au genre une visibilité et une reconnaissance critique encore plus grandes, il serait légitime de questionner cette nouvelle poétique en regard de l’essence-même de la fantasy. En donnant au genre des couleurs réalistes, et en essaimant dans son chemin une importante progéniture, A Song of Ice and Fire n’aurait-il pas simplement tué la magie inhérente à la fantasy ? Autrement dit, au-delà d’un potentiel nouveau modèle générique, ne ferait-on pas face à la déperdition endogène du genre lui-même, dépossédé du même merveilleux qui l’avait enfanté ? G.R.R Martin aurait donc ainsi succédé à J.R.R. Tolkien sur le trône du genre, certes, mais pour devenir « king of the ashes1 ».

1 Lord Varys à propos de Petyr Baelish « Littlefinger ». Game of Thrones, saison 3, épisode 04, « And Now His Watch Is Ended ».

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Le réalisme historique en question

A côté des combats contre les dragons, une des scènes classiques des romans de fantasy est celle qui voit le héros, ou l’un de ses acolytes, se plonger dans de vieux grimoires, si possible poussiéreux, pour y dénicher une vérité essentielle à l’intrigue – après des recherches qui sembleront, à qui est un tant soit peu familier d’un véritable dépôt d’archives, étonnament faciles… Gandalf découvre ainsi la vérité sur l’Anneau Unique dans un parchemin de la main d’Isildur ; Garion déchiffre péniblement les vieux codex emplis de prophéties ; Richard Rahl devient un véritable chercheur professionnel, développant ses compétences archivistiques et paléographiques au fil des tomes de la saga.

Game of Thrones ne déroge pas à la règle et propose de nombreuses scènes se déroulant dans des bibliothèques ou des dépôts d’archives, mettant généralement en scène Samwell Tarly, plus rarement Tyrion. Cela n’a rien d’un hasard : les deux personnages, porteurs des valeurs les plus « modernes », par opposition à la brutalité « médiévale » des autres personnages, semblent à leur place dans ces univers de livres et de papiers. On peut même penser qu’il y a là comme un clin d’oeil au lectorat type de la fantasy : quand Sam, ce personnage maladroit, célibataire et plus qu’un peu enrobé, s’enthousiasme pour les trésors des archives de Châteaunoir face à un Jon un peu sceptique quant à leur utilité réelle, n’est-ce pas une façon discrète, à mi-chemin entre l’ironie et l’affection, de jouer avec le cliché du « geek » vivant dans la cave de sa mère et jouant à des jeux de rôles codifiés dans d’épais volumes de règles… ?

Mais, au-delà, la série pose ce faisant la question de l’utilité de l’histoire dans un univers de fantasy. Les scènes qui se déroulent dans les bibliothèques ont souvent un rapport au passé, à l’ascendance des personnages : c’est là que Daenerys révèle à Sam ce qu’il est advenu de son père et de son frère, là que Sam comprend qui est Jon. Les bibliothèques sont ainsi représentées, explicitement ou implicitement, comme le lieu où se conserve et où se révèle la vérité du passé. Ce qui est particulièrement intéressant dans une série qui ne cesse de mettre en doute la notion même de vérité historique, notamment en éclatant les voix narratives entre plusieurs personnages dont les versions sont extrêmement divergentes (pensons au récit fait par Jaime Lannister de son assassinat d’Aerys). Les archives semblent dès lors détenir une véritable autorité. Est-ce dès lors tellement surprenant que Brandon Stark, détenteur de la mémoire du monde, finisse par devenir roi ? Mais en même temps, la série s’achève sur un ultime pied de nez à cette vision, avec un livre d’histoire « oubliant » de citer Tyrion… Ce qui invite dès lors à sérieusement nuancer le crédit qu’on peut accorder à ces écrits d’hier. Est-ce une façon de dire que l’histoire n’a pas de vérité propre ?

Il s’agira ainsi dans cette communication d’analyser le discours que Game of Thrones et A Song of Ice and Fire tiennent sur l’histoire, sur ses sources, ses modalités d’écriture et, ce faisant, sur les historiens. Entre cliché de « l’histoire secrète », ressort narratif très classique dans la fantasy ou dans les thrillers historiques, et mise en abyme du récit – puisque ce livre d’histoire final porte le titre de la saga elle-même – on se demandera ce qu’une série télévisée fait du matériau historique, et ce que cela dit du rapport que nous entretenons à l’histoire, comme discipline et comme modalité du récit.

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